Ce serait certainement un
châtiment sans crime car considère-t-on comme un crime le
tendre toucher, la volonté d’approche ou encore
l’écriture
intime ? À la
différence de Dostoïevski chez qui le châtiment vient
après le crime comme son inéluctable accomplissement ou
parfois même l’anticipe, ici, la sanction viendrait sans le
crime. Mais est-ce sans délit… ? À la réflexion le
plaisir, ou au moins le désir du plaisir, ne peut être
innocent et ne peut donc rester impuni (même s’il est sans
péché).
Le crayon, si innocent
en apparence, procure certainement un plaisir qui peut s’associer
à la peine. Crayon, crayon de couleur, feutre ou craie touchent,
caressent, laissent des traces, dessinent, parfois blessent, mais alors
légèrement, la surface sur laquelle advient l’oeuvre.
Peut-il exister une forme d’expression plus intime que le dessin, plus
proche du cours de la pensée ou du désir, comme par
exemple une esquisse rapide, ou permettant au contraire par un travail
méticuleux de compositions élaborées de mieux
développer, de mieux accroître son imagination, de s’y
livrer et de s'y plonger ?
On peut toujours porter
avec soi des feuilles ou un carnet de croquis, rester avec eux en
contact proche afin que les impressions espérées, les
sensations, les perceptions ou les
représentations ne s’évanouissent pas. Avec des feuilles
de plus grand format, il faut se pencher ou prendre le papier sur ses
genoux, en
rester proche afin de dessiner des heures entières les
détails dictés par l’imagination : l’inépuisable
plaisir du dessin (rappelons ici Roland Barthes et son « Plaisir du texte »
ou Sigmund Freud et « l'Au-delà du principe de plaisir
»). Le travail du dessin rapproche forcément le corps de
l’artiste et le corps objectif et neutre du papier, sa pratique
devenant alors le jeu du toucher, du trait et de l’égratignure
pareille à une caresse. Sa sensualité suscite non
seulement la promesse de la joie de créer mais aussi celle de
regarder. Le charme sensuel incite à toucher et à
caresser ; qui ne souhaite pas toucher un dessin, effleurer sa surface,
sentir avec le bout des doigts les différences les plus subtiles
dessinées soigneusement à la surface du papier ? Le
plaisir
de dessiner est alors double : il naît de la caresse et il est
reçu par la caresse.
Gaëlle Lucas tient un carnet de dessins, ou plutôt un
journal intime. Parfois, les impressions et les idées
notées sont reprises sous la forme de dessins
indépendants dans un plus grand format. Ses dessins naissent de
caresses ; leur élaboration devait accompagner le plaisir, leur
examen l’accompagne certainement. Leur attrait sensuel contraste avec
le contenu qui devrait être troublant ou même terrifiant.
Il le serait s'il n’y avait pas ce charme tendre ou, plutôt, il
l’est s’il parvient à se libérer de l’emprise de la
séduction ou lorsque vient le désir de voir et de lire ce
qu’il fait apparaître. Gaëlle Lucas en pratiquant le dessin
dévoile les états de son intimité. Le dessin
devient une langue codée ou un idiome secret avec lequel
l’artiste exprime ses sensations particulières. Elle les exprime
entièrement et avec sincérité – dans le dessin,
qui est le plus sensible des variographes, rien ne peut être
dissimulé, chaque tentative de tromperie se
révélerait aussitôt comme une erreur ou un
défaut car le dessin est une technique précise et
honnête – elle les exprime donc sincèrement même si
elle ne les révèle pas jusqu’au bout. Elle laisse des traces,
intentionnellement, car elle se laisse poursuivre mais ne fuit pas,
elle fait en réalité des signes pour appeler.
Le dessin, charmeur, lui permet de murmurer dans une langue
secrète ce qui normalement ne reste pas impuni. La caresse du
dessin, tel un plaisir défendu, telle la participation à
un complot ou à une conspiration, conduit infailliblement vers
les tortures et les tourments. Ce n’est cependant pas le langage
sado-masochiste de la violence qui mène aux terribles
jouissances. C’est plutôt le supplice du
dérèglement, de la fragmentation, des troubles de
l’activité du système nerveux végétatif, un
conflit aigu entre le système sympathique et parasympathique.
Gaëlle Lucas se présente le plus souvent elle-même,
elle fait de soi son sujet, exploite son narcissisme (de quoi d’autre
l’artiste pourrait-il se nourrir ? Souvenons-nous que Jacques Derrida
défendait le narcissisme : « on ne peut aimer les autres
sans s’aimer soi-même et plus précisément un autre
en soi »). Ses dessins, innocents et naïfs en apparence,
dévoilent l’inépuisable délit du désir.
L’impossibilité de son accomplissement, qui conditionne le
travail d’extériorisation et de refoulement, produit en
conséquence une obligation de répétition, une
névrose quasi obsessionnelle qui nous pénètre
comme un châtiment continuel pour la seule raison que nous
désirons. Dans le carnet de croquis, dans le journal et dans les
dessins eux-mêmes, les mêmes motifs reviennent, les
mêmes aveux se répètent. Le désir
érotique (les lèvres et les vagins laissant
échapper des fleurs ou les parties du corps prenant racines), le
besoin d’intimité (l’union de la femme et de l’homme, le
rapprochement des corps, et parfois même leur fusion dans un
orgasme commun), les bêtes sauvages (qui harcèlent et qui
hantent), la flore de la jouissance (les éclosions et les
efflorescences du plaisir), les fragments de corps (ceux qui se sont
détachés en suivant leurs instincts ou ceux à
l’abandon), les vêtements (ce avec quoi la culture couvre le
corps, le rend plus attractif mais l’assujettit aussi), le flot des
cheveux et le flot des larmes (ces stratagèmes féminins
?) et le sang enfin, beaucoup de sang, ainsi que le
coeur et la circulation sanguine, sont la métaphore des
émotions ressenties qui exercent leur influence sur le
système végétatif.
L’iconographie du langage secret de Gaëlle Lucas demanderait une
interprétation plus vaste.
L’idiome, même le plus singulier, ne peut se replier
entièrement sur soi ni créer de mystère absolu ;
l’intimité ne peut pas être entièrement introvertie.
Gaëlle Lucas
crée un contact, plus encore, elle nous introduit dans l’univers
de sa personne. Active dans le groupe des « Pisseuses »
formé par quatre artistes, elle exécutait des dessins
à la craie sur des façades d’immeubles, des croquis
rapides, marquage féminin de l’espace public qui, à la
différence des oeuvres proliférantes des
tagueurs, se laisse facilement éliminer et peut être effacé ou lavé sans
laisser de traces.
Gaëlle Lucas prend possession de l’espace urbain mais elle
réalise aussi des vidéos et des photographies – ces
techniques exigent plus de distance que le dessin plus secret, elles
forcent ou permettent une transgression du langage intime vers un
langage plus universel. La vidéo « Les tenues » (mai
- juin 2000 -Lisbonne) pourrait servir d’introduction aux secrets
murmurés dans ses dessins et ses cahiers. Au début de la
séquence on voit une silhouette féminine (l’artiste
elle-même) assise au bord du lit dans ses dessous. Elle se
lève ensuite dans un mouvement brusque, se redressant
instantanément habillée. Cette scène se
répète à plusieurs reprises, seuls changent les
chemisiers, les jupes, les robes et le tempo. L’habillement quotidien
du corps et sa parure vestimentaire sont élaborés comme
un geste autonome renouvelable en soi mais, en même temps le fait
de s’habiller, cette
exigence de la culture, la nécessité de cacher son
intimité pour s’inscrire dans une extériorité
sociale détermine cette contrainte de répétition.
Quoique culturellement conditionnée, l’obligation de couvrir
l’intimité par l’habit permet de la protéger comme si
elle était devenue trop sensible pour être exposée,
comme si elle était trop exposée à la
proximité de ce qu’il y a d’étranger. Le contact de
l’altérité est pourtant le plus cruel des
châtiments, plus cruel parce que le dévoilement de
l’intimité accompagne habituellement l’attente de la caresse de
l’intime. Seuls les artistes le mettent en scène
délibérément, s’exposant à la rencontre de
l’inconnu faisant ainsi de l’art une occupation si douloureuse.
« Toute nue » (2007) est une photographie qui
présente l’artiste dévêtue, couchée dans une
valise ou, plutôt, son corps plié dans la valise. Si les
vêtements servent à couvrir l’intimité, ils sont
aussi les plus proches du corps, en deviennent son substitut (c’est
pour cela qu’ils se transforment facilement en fétiches) et font
même partie de l’intimité corporelle (ne fût-ce
qu’en captant son odeur) ; la valise, quant à elle, la contient
et sert à son déplacement. Gaëlle Lucas a
transporté son intimité nue à Lodz pour la
présenter, s’exposant au risque de rencontrer ce qui est
étranger.
Si le contact apprivoise ce qui est étranger (le rend sien),
chaque consentement à s’approcher de l’altérité et
à sa découverte, ou au moins sa mise à nu,
constitue une caresse insolite. L’artiste succombe à la
fascination d’un jardin extraordinaire découvert à Lodz.
Il constitue un décor véritablement fantasmagorique dans
lequel les rêves les plus intimes semblent se réaliser :
les rêves d'enfant, d’un jardin merveilleux, fabuleux et
envoûtant. À première vue, c’est un petit jardin
adjacent à une maison où la maîtresse des lieux
place diverses et joyeuses merveilles : d’amusantes figurines
d’animaux, des champignons souriants, etc... Ce jardin de
félicité, même fait de matériaux bon
marché, est un véritable substitut de l’Eden biblique.
Chaque samedi, si le temps est clément, madame Ludwiczak
procède au changement de cette exposition singulière, de
cette mise en scène visible par chaque passant qui longe la
grille sur le chemin rarement emprunté de Ksiezy Mlyn .
Gaëlle Lucas reçoit la permission de s’approcher du monde
particulier de madame Ludwiczak et obtient le droit de
pénétrer dans ce cadre fantastique. Elle y réalise
le film « Au jardin de Madame Ludwiczak » dans lequel est
montré un moment laborieux de la mise en scène de ce
spectacle fabuleux. Puis chacun de ces éléments
fantastiques est présenté de près et les images de
la fin montrent une silhouette (l’artiste) traversant d’un pas alerte
le jardinet, illustrant ainsi l’intrusion mesurée de l’artiste
dans cette intimité. Comme pour éviter de s’emparer de ce
qui ne lui appartient pas, Gaëlle Lucas se montre uniquement de
manière partielle : ses jambes seules, chaussées de
bottes rouges, sont visibles jusqu’aux genoux cachés par le bord
de la jupe. Le dessin intitulé « le 30 mai 2007» y
fait écho en faisant figurer un fragment de la même jupe
et les bottes rouges qui marchent sur les amanites du jardin de madame
Ludwiczak. La différence entre parcourir l’espace réduit
du jardin d’un pas vif (la vidéo) et le fouler avec la
légèreté du papillon se posant sur les accessoires
magiques de ce conte matérialisé (le dessin) ne
présente-t-elle pas justement le moment où le
désir se heurte au châtiment ? Le film ne montre-t-il pas
que l’irruption réelle dans ce jardin déchire le voile
fantastique : le jardin de félicité se
révèle être un charmant jardinet accolé
à la maison, décoré dans un goût quelque peu
infantile.
Madame Ludwiczak
découvre une manière de réaliser le rêve du
refuge dans un monde merveilleux, une façon d’incarner son
fantasme, ce qui à la fois séduit l’artiste et l’engage
à s’approcher de ce rêve du jardin de
félicité réalisé. Il est
particulièrement rare de trouver une compensation du
désir aussi impressionnante. Madame Ludwiczak réalise
à sa façon le rêve de la traversée du miroir
par Alice : au lieu de déployer ses efforts pour y
pénétrer, elle crée tout simplement de ce
côté-là un substitut à ses propres
rêves. Dans un film précédent « Alice »
(2001), réalisé en commun avec Cathryn Boch et dont le
sujet se réfère au personnage principal du conte de Lewis
Carroll, Gaëlle Lucas démontre clairement que la tentative
de pénétrer l’autre côté est une
transgression exposant à un inévitable châtiment.
Le film ne raconte pas une histoire mais propose un montage d’images
oniriques qui illustre ce qui se passe quand, en poursuivant « le
lapin de ses désirs », nous traversons la surface du
miroir. Une fille excessivement amaigrie traverse, tel un
fantôme, une enfilade de pièces vides, empoigne violemment
dans une scène sa gorge en la serrant longtemps de ses doigts et
mange de manière provocante des pétales de fleurs.
Peut-on restreindre sa consommation jusqu’à se nourrir des
symboles de la jouissance pure (sans calories), jouissance presque
immatérielle et incorporelle ? Peut-on serrer sa gorge,
restreindre ses besoins pour vivre de pétales de fleurs et
atteindre ainsi une forme de sublimation ? Le désir
d’immatérialité et l’abandon aux caresses purement
spirituelles n’ont-ils pas pour sanction la disparition, la
transformation de soi en un spectre ?
Si dans ces deux
oeuvres, l’artiste s’approchait du désir qui tourmentait
l’intimité des autres êtres ; elle explore et met aussi en
avant la
diversité de sa
propre intimité. Dans « Le sourire meurtrier », un
rire démoniaque - presque un gémissement - est
associé à l’image d’un visage dont les lèvres sont tirées
à l’aide de hameçons accrochés à un fil. Le
visage se déforme en une grimace sardonique. Gaëlle Lucas
permet à l’élément étranger de saisir son visage et de lui
donner une expression. Comme si le désir
d’altérité, le désir d’entrer dans une
intimité autre, pouvait mener non pas à la caresse
d’apprivoisement mais à l’emprise d’un envoûtement
démoniaque, comme si le désir pouvait mener non pas
à la caresse désincarnée mais au châtiment par la
subordination de son corps au pouvoir de l’autre.
« Le miroir aux
alouettes » suggère que l’approche par la caresse, ici par
établissement du contact proche avec un homme, suppose toujours
le risque de la disparition. L’artiste dévoile son
intimité nue dans des scènes de vêtements
déchirés et de faux ongles arrachés. Le rapport
avec un homme signifie tantôt la menace du châtiment par
une dangereuse déformation charnelle lorsque la main de l’homme
plie le corps soumis à sa force, tantôt la caresse d’une
danse commune dans laquelle sont visibles les jambes de la femme, dont
les pieds s’appuient sur ceux de l’homme. L’image la plus puissante est
toutefois celle où l’artiste tente de cacher son propre reflet
dans un miroir : elle souffle sur sa surface afin que la condensation
dissimule son image. N’est-ce pas un rejet dramatique de la soumission
à l’image du miroir, le rejet d’une imposition de l’image
étrangère sur ce qui est le plus personnel ?
Le second film
réalisé par Gaëlle Lucas lors de son séjour
à Lodz intitulé « Au cimetière juif de Lodz
» établit une curieuse et paradoxale relation
avec le premier. La
visite dans le jardin de madame Ludwiczak constituait une caresse pour
approcher la réalité fantastique d’un rêve
réalisé, tandis
que la visite du
cimetière juif offre une caresse pour approcher
l’altérité absolue de la mort, la disparition totale, au
moins sous la forme terrestre. L’artiste traverse les allées du
cimetière dont la végétation exubérante
recouvre, en faisant violence, toutes les traces de la vie
passée. On pourrait croire que c’est le pays où la
végétation fantastique tirée des dessins de
l’artiste trouve son cadre approprié. La silhouette de
Gaëlle apparaît et disparaît pendant la traversée du
cimetière broussailleux, au cours de ce voyage, à travers
l’expérience de la mort.
Peut-on imaginer une
caresse plus grande que de s’approcher de ce qui semble ordinairement
le plus injuste des châtiments ? La caresse
du dessin qui se
rapporte toujours à l’intimité propre de l’artiste
n’est-elle pas un substitut de ce châtiment évité
et intransigeant, et en même temps
une façon
d’éprouver la mort, un mode de confrontation avec ce qui est la
condition de toute vie ? Le châtiment, immérité et
inévitable, serait ce qui
appelle la
possibilité de la caresse.
| Traduction de Liliana
Orlowska